Aux prémices de la photographie

Caroline Very-mathieu

Aux prémices de la photographie

Aux prémices de la photographie

Caroline Very-mathieu
Photos : Carre d'art Bibliothèque & B.N.F.
23 juin 2021
Dans le cadre de l’installation de l’œuvre de Michel Glaize, Conversations avec Muybridge, la bibliothèque présente, du 29 juin au 19 septembre 2021, une sélection de documents patrimoniaux issus du fonds Maurice Coularou, spécialisé dans la photographie.

La « révolution photographique » se déploie à la faveur des développements scientifiques propres au XIXè siècle. Difficile d’explorer précisément chaque étape du perfectionnement des différentes techniques photographiques qui se sont succédé. La sélection ici présentée d’ouvrages issus des fonds patrimoniaux de la bibliothèque aborde « le moment français de l’invention » de la photographie avec Niepce et Daguerre, la technique du collodion humide utilisée par Eadweard Muybridge à ses débuts, la « révolution » du gélatino-bromure d’argent qui contribua à l’avènement de la chronophotographie et de la photographie instantanée. La vivacité des sociétés savantes et des pratiques amateurs de cette époque reflète le formidable élan pour la pratique photographique, à la fois artistique et technique qui, par ricochet, contribue à faire évoluer les modes traditionnels de représentations du monde que sont le dessin et la peinture. Enfin, la mise au point des jeux d’optique et la reconstitution du mouvement par l’animation d’images fixes ont ouvert la voie au cinéma.

L'invention de la photographie

« L’invention » de la photographie ne fut pas le fait d’un homme seul, mais l’aboutissement de processus créatifs multiples et d’améliorations successives. En 1816, Nicéphore Niépce obtient, après plusieurs heures de pose, une épreuve avec du bitume de Judée. Louis Daguerre publie, en 1839, la découverte du daguerréotype, une plaque de cuivre recouverte d’une couche d’argent, qui donne une image positive « immédiatement conforme à la nature ».

Le calotype (1841) inventé par l’anglais William Henry Fox Talbot est, quant à lui, un négatif papier qui, à la différence du daguerréotype, permet le tirage de multiples épreuves. Cette technique, comme sa concurrente, demeure au début coûteuse et d’usage restreint à un public averti, mais elle est à l’origine de la photographie argentique moderne.

Louis-Jacques-Mandé Daguerre, Historique et description des procédés du daguerréotype et du diorama, Paris, Giroux, 1839 (Bibl. de Nîmes, RES 75712)

 

En juin 1839, le gouvernement français accorde une rente viagère à Daguerre et à Isidore Niepce (fils de Nicéphore) « pour la cession faite par eux du procédé servant à fixer les images de la chambre obscure ». Le député François Arago a œuvré pour défendre ce modèle permettant ainsi à la France de « pouvoir en doter libéralement le monde entier ». L’invention passe immédiatement dans le domaine public. Une dizaine d’année plus tard, le daguerréotype est utilisé dans le monde entier.

Le 19 août 1839, Arago présente le procédé à l’Académie des Sciences et à celle des Beaux-Arts déterminant ainsi la double visée documentaire et artistique de la photographie.

 

Le collodion humide

Chambre d'atelier pour photographies au collodion humide (Khriska - CC BY-SA 4.0)

Les techniques photographiques

L’histoire des procédés photographiques nécessite de se pencher d’une part sur les procédés de formation des images négatives et de l’autre sur les divers modes de tirages des images positives. Chacune des étapes est perfectionnée par l’amélioration du matériel (objectif, obturateur), par l’utilisation de composants chimiques qui permettent de réduire les temps de pose et de résoudre les difficultés de réalisation des tirages (contraste, tâches) ainsi que leur stabilité dans le temps. A ses débuts, la photographie est l’affaire de chimistes qui travaillent à élaborer les solutions permettant d’obtenir le meilleur rendu possible.

Gustave Le Gray contribue à mettre au point l’usage du collodion humide sur plaque de verre pour la production des négatifs. Comme son nom l’indique, les plaques doivent rester humides durant tout le processus, ce qui oblige à les préparer au dernier moment et à les développer aussitôt. Ces contraintes limitent l’usage du collodion humide au studio. Eadweard Muybridge fut l’un des rares photographes qui l’utilisèrent en voyage.

Le gélatino bromure d'argent

Epreuve tirée d'après un négatif sur plaque souple, dans La photographie moderne, Albert Londe (Bibl. de Nîmes, RES 75722)
Les inconvénients de la technique au collodion humide

Malgré la qualité des images obtenues, ont stimulé les recherches pour mettre au point une émulsion sèche. En 1855, Désiré van Monckhoven met au point le procédé au collodion sec qui sera perfectionné dans les années suivantes. La technique contribue à augmenter la sensibilité des négatifs et ainsi à réduire considérablement le temps nécessaire à une prise de vue. La mise en œuvre s’en trouve également facilitée. A partir des années 1880, le gélatino-bromure engendre un changement du regard photographique : au temps long de la pose se substitue l’intérêt pour l’instantané, la prise sur le vif, le saisissement de l’invisible. Les photographes sortent de leur studio, diversifient leurs sujets.

La photographie & les sciences au XIXème siècle

Edouard Baldus, Nîmes amphitéâtre, 1858 (Bibl. de Nîmes, MPL IP003)

Le portrait et le paysage constituent les sujets de prédilection des photographes amateurs, à l’instar des thèmes privilégiés par les peintres. La photographie est une technique, avant de devenir un art – sujet amplement débattu -, nourrie des apports des scientifiques qui, pour les besoins de leurs travaux de recherche ont favorisé le développement des chambres, lentilles, obturateurs, objectifs, révélateurs et diversifié leurs usages.

En archéologie, médecine, astronomie, zoologie ou encore lors de missions d’explorations, les savants confortent leurs découvertes clichés à l’appui. En 1851, la Commission des Monuments Historiques mandate des photographes qui sillonnent la France pour « recueillir des dessins photographiques d’un certain nombre d’édifices historiques ». Connue aujourd’hui sous le nom de Mission Héliographique, cet épisode jette les bases d’un genre nouveau, la photo d’architecture.

Valorisation scientifique et pratiques amateurs

La vitalité scientifique et technique du XIXè siècle s’accompagne d’une volonté de rendre ces découvertes et connaissances accessible à tous. La vulgarisation prend la forme de conférences, livres, périodiques dans des collections et formats adaptés à tous types de public. Le célèbre vulgarisateur montpelliérain, Louis Figuier consacre par exemple plusieurs chapitres à la photographie dans son édition de 1862 de <i>Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes</i> (Paris, Garnier frères/Victor Masson et fils, Bibl. de Nîmes 70767).

A ses débuts, la photographie est utilisée dans la presse comme modèle par les dessinateurs et graveurs qui reproduisent les photos avec leurs méthodes habituelles. A ce titre, le journal     La Nature est le périodique de vulgarisation scientifique le plus prestigieux de l’époque, disposant de moyens lui permettant de publier de nombreuses illustrations dans chaque numéro, grâce à des gravures de grande qualité.

 

La chronophotographie

Appareil photographique de Marey pour la chronophotographie (Science Museum, Londres - CC BY-NC-SA 4.0 )

La chronophotographie, dont le principe est de prendre une série de photos pour décomposer les phases d’un mouvement, révèle une réalité imperceptible à l’œil humain et permet de figer cette expérience. Eadweard Muybridge et Etienne-Jules Marey ont contribué à réduire la durée de saisie d’une photo afin de multiplier très rapidement les prises. Leurs clichés singuliers participent de l’évolution du regard photographique vers une vision artistique. Et ce, presque à leur corps défendant : l’un et l’autre développent la chronophotographie comme un moyen mis au service de recherches scientifiques. Leurs œuvres s’inscrivent aujourd’hui dans l’histoire de l’art et inspirent de nombreux artistes.

Etienne-Jules Marey met au point lui-même un fusil photographique qui permet de prendre une série de douze images en une seconde. Les clichés restent de petite taille et n’atteignent pas la rigueur scientifique attendue. En 1883, la mise au point du chronophotographe à plaque fixe lui permet d’enregistrer sur une même plaque une superposition d’images prises successivement par le même objectif, d’un sujet éclairé ou blanc, sur un fond sombre.

« La novation conceptuelle de la chronophotographie, peu remarquée à l’époque, s’étend à trois domaines : la photographie comme enregistrement scientifique d’un phénomène, quel que soit le sujet ; la production d’images peu réalistes – et même étranges – à partir de sujets réels ; et enfin la résolution progressive du problème de la reconstitution du mouvement. »

(Michel Frizot, Nouvelle histoire de la photographie, 1994)

Eadweard Muybridge

Eadweard Muybridge pratique la photographie de paysage aux Etats-Unis lorsqu’il est contacté, en 1872, par Leland Stanford, ancien gouverneur de Californie et président de la Central Pacific Railroad. Passionné de chevaux et propriétaire d’une écurie de course, Stanford demande à Muybridge de photographier un cheval au galop, afin de vérifier la thèse du physiologiste français Etienne-Jules Marey selon laquelle, à un moment précis, aucune des pattes d’un cheval au galop ne touche plus le sol. Cela paraissait invraisemblable, et pourtant ! Eadweard Muybridge réalise ses premiers clichés en série à l’occasion de cette controverse scientifique, en utilisant la technique du collodion humide. Ils sont publiés, à Londres et Paris en 1881, sous le titre Allure des animaux. Recueil de photographies prises au Haras de Palo Alto en Californie.

En 1884-1885, après s’être brouillé avec Stanford, Muybridge reprend à Philadelphie, sous les auspices de l’Université de Pennsylvanie, ses séries sur le mouvement en photographiant ses modèles, nus ou habillés, dans des activités diverses et en utilisant cette fois des plaques au gélatino-bromure d’argent. Onze volumes paraissent en 1887 sous le titre Animal Locomotion. An Electro-photographic Investigation of Consecutive Phases of Animal Movements, 1872-1885.

« Le débat esthétique et scientifique sur la représentation du galop a souvent poussé au second plan l’analyse photographique des clichés. "Je ne nie pas l’importance du résultat, ironise Alphonse Davanne, mais vous reconnaîtrez avec moi que nous sommes encore loin de la netteté annoncée." En 1878, Muybridge emploie encore le collodion humide : l’obtention d’un temps de pose de l’ordre de la fraction de seconde n’est due qu’à un habile stratagème. Orienté à l’oblique, le fond blanc de la piste de Palo Alto fonctionne comme un immense réflecteur. Sous le soleil californien, la prise de vue d’un mouvement rapide devient possible – à condition de poser pour le fond, non pour le sujet (comme l’explique Albert Londe : "Muybridge ne photographiait pas, à vrai dire, son modèle, mais bien l’écran, le sujet étudié faisant réserve.").

Les silhouettes dépourvues de modelé des chevaux de Muybridge formeront pour quelques années encore l’horizon indépassable de la photographie instantanée, ainsi qu’on peut le constater dans l’ouvrage de Josef-Maria Eder. » Sylvie Aubenas, André Gunthert, La Révolution de la photographie instantanée 1880-1900, Paris, Bibliothèque nationale de France / Société française de photographie, 1996 (p.16) (Bibl. de Nîmes, 155166).

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