Séjour manceau

Catherine Robert

Séjour manceau

Séjour manceau

Catherine Robert
Photos : CR
Un corpus à fouiller sur site

En 2023, m'occupent la lecture d'héritages familiaux dont l'arbre généalogique et des recherches relatives à la Sarthe et au Mans. Après deux séjours là-bas, une fois les émotions passées au crible, s'articule une perspective entre Le Mans - ville natale, quittée et retrouvée - et le Gard aujourd'hui. Depuis, j'éprouve comment le goût du déplacement de mes aïeules a impulsé leur émancipation (contours, soubresauts, limites et devenir de ce processus).

La nuit, la chouette saupoudre de mots les terres endormies.

Ana-Jane LeMeunier

Dialogue avec la nostalgie

Marché des Jacobins, Le Mans, juillet 2023

Il y a vingt ans de cela, il est devenu aidant, c’est ainsi qu’on appelle ceux dont les journées s’assombrissent aux côtés de la personne qui partageait leur vie ‒ sa femme hospitalisée, diagnostiquée Alzheimer.

J'ai rajouté un peu de jus de pêche. Je trouve que ce n'est pas mauvais.

Michael Haneke, Amour, 2012

Il cherche l’espoir, celui-ci file entre ses doigts. N’importe, il va signer le temps comme le fait un marque-pages du livre tant aimé. Ce qui l’occupe désormais, les visites auprès de sa femme et l’ennui sans elle.

Cet homme entend mal, il est appareillé et elle, parle tout bas. Il ne l’entend plus. Ils n’arrivent plus à communiquer l’un avec l’autre. Bientôt, ils en oublieront leur impuissance à vivre. Des derniers instants passés auprès de ces parents-là, j’ai conservé l’esprit d’enquête qui les animait. Lors de mon séjour manceau, je poserai autour de moi la question Qu’est-ce qui vous occupe ? Je raconterai la ville, témoignerai des personnes qui la traversent et renseignerai mon retour en des espaces quittés il y a fort longtemps.

On marche ainsi entre le secret et l’aveu, la retraite d’ombre et le risque, et c’est cette double possession qui est belle.

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre : notes sauvegardées, 1952-2005
L'Huisne en automne

Venue au Mans à l’occasion du Forum annuel de Philosophie au Palais des Congrès, je ne suis pas déçue, plutôt intriguée par le thème 2023 C’était mieux demain ? Dès le départ – il s’agit en quelque sorte d’un marathon sur trois journées –, je relève le νόστος (nostos) «retour» et l’άλγος (algos) «douleur» ; la fugacité et l’impermanence depuis les bords ; l’infini dans le fini ; l’ailleurs et l’ici dans la voix inaugurale de Barbara Cassin. Un vertige d’érudition fluide et drôle, avec des clins d’œil à Hannah Arendt, Walter Benjamin, Mallarmé, Homère et Ulysse, et la poésie.

Des yeux purs dans les bois

Cherchent en pleurant la terre habitable

René Char, Bel édifice et les Pressentiments, Le Marteau sans maître, 1934
Palais des Congrès

De ces pistes et éclipses, j’éprouve un à-rebours entre le pays natal et d'autres lieux sarthois grouillant de minuscules nostalgies puisque tout le monde ou presque a bougé au cours des siècles, contraint ou de bon gré. Il me faut prendre mesure des temps inconnus ou archivés tels les arbres généalogiques, albums de famille, cahiers et carnets, souvenirs et, pourquoi pas, rêves et imaginaires. Je remonterai les sources comme à pied on foule les berges d’innombrables ruisseaux sillonnant la terre et plissant les années.

J'ai marché sur des allées cimentées, étrangement couvertes de mousse, j'ai marché dans l'herbe humide ponctuée de grandes herbes, j'ai marché sous des arcades, j'ai monté des escaliers, j'ai essuyé la poussière de bâtiments anciens, barricadés, j'ai marché sous les lierres, les buddleias défleuris et les chênes roux, j'ai marché dans les pas de mes ancêtres et je ne vais pas m'en tenir là.

Eaux sarthoises

Une ville rouge

Quai Ledru-Rollin, Le Mans, novembre 2023

D’emblée ici, on vous parle des remparts, de leur remarquable conservation, de la richesse de leurs motifs et de leur couleur. Mais on le voit ailleurs en se promenant, ce rouge !

Ce rouge dont nous parle Michel Pastoureau en 2016 dans Rouge, Histoire d'une couleur.

Je construis mon parcours à la lumière de déambulations dans une autre ville qui m'est chère. J'y avais perçu le rouge, en avais décliné ses nuances, absorbé son rosé ou son violine et tenais un journal quotidien.

Sans me lasser de la Crète bleue de ciel et de mer, je déploie le rouge

 

J'ai vécu une semaine sur Une île rouge  et presque à mon insu, j'ai renouvelé l'expérience dans la ville du Mans. Au fond des cours, sur les bouches d’incendie, les feuilles de novembre, entre les marches d’un escalier, dans le tram, sur terre et sur l’eau, en l’air et en feu.

  • Les Sablons

Portfolio, Le Mans, 2023

Les détours m'occupent

Escalier de la Petite Poterne, Le Mans, novembre 2023

Que suis-je venue chercher au Mans ? En 2023, puis en janvier 2026. Un accompagnement peut-être, d'autrefois et de personnes que j'invite, un frère, une amie. Une autre façon d'instruire la ville.

Mon regard instruit la ville comme un cabinet de curiosité à ciel ouvert

Hendrik Sturm, L'art de marcher, 2011
Ruelle mancelle

Sourdent des voix enfantines (en s’éloignant)

 

les choucas ne miaulent pas

les écureuils ne sont pas des corvidés

des portes entrouvertes de la vieille ville, monte une mélopée culinaire réjouissances

Robert Garnier et Pierre de Ronsard dansent sous mes paupières

 

  • Tram devant la gare

Portfolio, Le Mans, 2026

 

― Être là, dehors et partout, au fond, que m’importe ?

car prime l’espace des remparts au nord brumeux

― Autant de fois que soufflera le vent sur la poignée de porte, autant de fois que s’y reflétera la lune, autant de fois je t’aimerai, ma ville.

car prime le passé fondu dans la tasse avec la pluie retirée

Le Mans la bien dessinée caresse ma peau fanée, couvre les crissements du Tram, couvre les chuintements du micro, couvre les discours des invités du Forum.

les orateurs, les oratrices aiguisent l’esprit

font exister le large

au-delà de la cité

au gré des errances

au sein des mots

La Nuit des chimères en 2015, Wikipedia

théâtre aussi

hors la nuit des chimères

inventer une langue

parfois s’accroupir au pied du pays perdu

et

sur les joues les larmes couleraient

 

Au fil de l'Huisne

Gué de Maulny, Le Mans, novembre 2023

C'est derrière la gare TGV que je rejoins la rue Étoc-Demazy. À droite, passage par un muret délabré. L'Hôpital Psychiatrique, reconverti en logement d'étudiants et quelques beaux appartements.

Rue Etoc-Demazy

J'y croise un jeune couple avec enfant qui sera sage pendant que ses parents me parlent de l'ancien site ayant fermé, partiellement converti en résidence. Les appartements présentent un beau volume, plafonds sous trois mètres mais mal isolés. L'endroit est excentré, néanmoins avec le vélo très proche des commerces et services divers. Très agréable même s'ils râlent car les riverains garent les voitures sous leurs fenêtres. Tous les locaux n'ont pas subi de rénovation,

Là-bas certains sont dans leur jus, en allant jusqu'à la friche on peut voir à quoi ça ressemble.

Je me dirige vers d’anciens pavillons barricadés, du lierre et des buddleias que je bouturerai.

 

Ancien site hospitalier, rue Etoc-Demazy, Le Mans, 2023

 

Et si je prolongeais la rue ? Où arriverais-je ? En quelques minutes, je suis accroupie près d'une eau calme que je pourrais boire tant il est aisé de parvenir sur la berge non sécurisée, mais je ne le fais pas, je tourne le dos à la rivière, et un peu plus haut, traverse un pont étroit jusque dans un parc. C'est donc là, le Gué de Maulny par où, lorsque l'eau était basse, on pouvait passer à pied depuis l'Huisne jusqu'à la Sarthe. Un gué depuis la rive de Louis A.P. jusqu'à celle de mon autre grand-père, le cheminot.

Pourquoi n'ai-je pas remonté la rivière vers le vieux moulin, pourquoi n'ai-je pas emprunté les voies de jadis, j’y aurais pu croiser Jean descendant de Pontlieue à la rencontre de Suzanne, montée de Saint-Pavin-des-Champs ? Aux oiseaux qui passent, je confie mes questions comme jadis le pépé confiait ses secrets à des pigeons voyageurs qui revenaient toujours à son enclos mais il n'en est rien cette fois-ci. Une mémoire tarie.

Assise dans le tram, je longe de nouveau l'Huisne. À l'occasion d'une station, je perçois derrière le rideau d'arbres des cabanes, le grand-père cheminot et colombophile, gorge déployée devant la gosse effarouchée passant de paluches en paluches. Toute cette bande gouailleuse, jardinant, picolant, batifolant parmi fleurs et fruits, butineurs et piafs, inoffensive sans doute, je l'ai retrouvée plus tard, dans les freaks de Cronenberg ou Lynch.

 

Jardins familiaux de Funay, Le Mans, archives personnelles

 

 

 

Le Mans, un mille-feuilles

Esplanade du Bicentenaire, Le Mans, novembre 2023
Jardin des plantes, Le Mans, 2023

Au 25 novembre, tout bois prend racine. Le sol est jonché de feuilles, de mille et une feuilles s’enchâssant les unes aux autres, celles du pommier et de son voisin, le noisetier, auxquelles s'ajoutent par un coup de vent celles des bouleaux, et d'autres encore venues du chemin de Malpalu ou de la rue de la Solitude.

Le quartier Gazonfier, Le Mans, 2023

Un mois auparavant, émergerait d'une eau chaude et salée, sous le regard de ses deux parents, une petite fille ignorant habiter Le Mans, ignorant vivre près d'un chemin où elle récolterait des trésors en compagnie de son père. Le chemin de Malpalu, à 102m d'altitude, avec des fossiles qu'on découvrait en grattant un peu le sol à la base des arbres – une énigme expliquée par son père, oubliée, réapprise à l'école et enseignée des décennies plus tard dans chacune des villes bâties sur un socle géologique riche en fossiles d'origine marine, comme les ammonites et les tests d'oursin.

Fossiles d'oursin et d'ammonite, Le Mans

Elle emprunterait durant sa prime scolarité la rue bien nommée de la Solitude abritant une confrérie de sœurs, une contradiction qu'elle s'obstinerait à résoudre sitôt son départ de la ville : ne plus jamais vivre de solitude forcée, et vivre avec une pluralité d'amies – Malpalu et la Solitude, deux instances enfantines qui orienteront toute une vie. L'illumineront en dépit de tout.

Gabriel Loire, vitrail pour les Marianites, 1961

Plus jeune, je ne réalisais pas comme la confluence de l’Huisne et la Sarthe avait façonné les gamins issus des deux rivières. Ainsi je suis arrivée au monde grâce aux gares de l'ouest du département desservi par le chemin de fer, la migration d'individus des champs à la ville tels mes grands-parents maternels ou l'ascension sociale pour mon grand-père paternel, gars des côtes d'Armor devenu agent de la SNCF avant son installation mancelle.

  • Huisne

Confluence Huisne - Sarthe

Le chevelu fluvial, ferroviaire et routier, un remède à l’isolement comme un revers à la manière d'une veste simple arborant, en son col replié au-dessus une broderie époustouflante. Remède ambigu, puisque bientôt, l'histoire sarthoise se dévoile : de grands méchants, anciennement le clergé (les chanoines sur les campagnes), puis la noblesse avec la modernité et désormais les grands patrons industriels ‒ le monopole Renault sur la ville produira une autre servitude tant pour les ouvriers, contraints à des conditions de travail de plus en plus brutales, que pour les femmes au foyer, tragique invention à la sortie de la seconde guerre mondiale les enchaînant à une vie domestique vouée aux enfants.

Le monde moderne

Ce parterre d’automne qui jaunit, voilà donc ce qu’il raconte : le fermé, la solitude, la monotonie avant l’ouvert que mes parents auront néanmoins connu, eux que leurs enfants auront tant chahuté.

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