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Topologie du surgi et de l'effacé

Chronique cartographiée en territoires figurés et poétiques

Femmes des marais


Un département détrempé - Un habitat dispersé - Des femmes isolées

 

Minuscules et ignorées, je les déterre ? Non, elles sont la richesse du sol humide. Petites et très âgées, mortes après vivantes, elles transgressent le paysage. À savoir le topos d'une Sarthe de brumes automnales et embruns matinaux ; de femmes et d'hommes penchés sur une terre qui ne leur appartient pas, qu'ils délaisseront à leur mort sans même que leurs enfants puissent en tirer quelque chose ; de la matière première qu'est un arbre généalogique vivant par sa base et vivant par son sommet si on l'ausculte, le caresse en lui murmurant des douceurs comme on le ferait à une jument malade ou une personne en fin de vie. Une Sarthe qui a de l'épaisseur et de l'âge, un département méconnu, mésestimé et injustement réputé pour ses rillettes et ses 24 h automobile. Cela veut dire « Département du Cochon et de la Bagnole, de la campagne et de l'usine ». Petites gens minuscules et ignorées, au patois et au look ringardisés.

Ça sent le métal rouillé, c'est couvert de taches vertes. Ça pousse d'un bout et crève de l'autre. Mais ça retient, décompose, fertilise, régule, et après des siècles de dormance reprend vie.

De rouille

Ces femmes insoupçonnées s'appellent Marie, Michelle, Françoise et une palanquée d’autres. Toutes ont vécu dans la Sarthe, à la campagne puis à la ville. Aujourd'hui on ne les y trouverait plus. N’empêche. Elles n'en finissent pas de hanter la Champagne mancelle et la Charnie, les bourgs de la Gée, plus tard Saint-Pavin-des-Champs et le Tertre, telles des anguilles nous échappant, de source en ruisseau, étangs et mares, pluies et brouillards.

Des aïeules, minuscules et ignorées, faites matière organique carbone tombeau sorcière, réponse à nos rêves mousseux, dont la voix silencieuse perce les feuillets de schiste et l'argile dessinant le pâturage, la friche, la masure à la manière d'un livre poussiéreux, tacheté de signes roux, sans doute tracé d'une main gauche il y a longtemps ‒ ces aïeules en apnée, en rétention durant des siècles délivrent leur histoire.

Partout, l'eau

Comment Michelle Guyon a-t-elle rejoint Crissé le jour de son mariage ? Sept heures au moins de marche par les chemins pierreux ou trois heures en charrette tirée par un cheval.

 

Parfois, les chemins fluviaux étaient préférés à ceux par la route, remonter le cours de la Gée était-il possible et quand bien même, ensuite, comment faire ?

Qui assista à son union avec Étienne Barbesore ? Admettons ses parents et sa grand-mère, compte tenu des nombreux trous dans la généalogie avant la fin du XVIIIe siècle. Ce mariage fut tel qu'on en parlât longtemps et que ses enfants à leur tour en firent une légende ? Quel beau récit cela ferait ou au contraire quel fiasco ?

Michelle a vingt-six ans, son premier enfant va naître un an plus tard, elle aura six enfants en quinze années, peut-être d'autres...

Pour chacune un récit raconté avant d'être vécu. Du ciel descendent de lourdes ombres – silhouettes préhistoriques déployées de l'air au lac. Horizon empêtré de signes : terre insondable, herbe sillonnée, vapeurs immondes, éclipse du monde.

Ciel de noce

Tout s'embrase, les émotions et les éléments ; tout disparaît pour réapparaître comme un compost vibrant de ses fébriles habitants, l'âme apeurée avant la cérémonie. Ou bien, non, tout le monde le sait, un acte charnel a scellé depuis plusieurs lunes l'union des deux jeunes, le départ de la mariée vers le nouveau logis, pas trop différent de celui qu'elle quitte.

Comme elle a vu sa mère et son père, comme ça de plein fouet, la vie va être faite de besogne, dans le froid, la précipitation, l'éternel cycle.

sa mère en songe - le silence de la mère figée - ce qui crachouille

les failles rouges, liquides et bouillantes

avalant tout sur leur passage

des figures taiseuses au mieux menteuses au pire

une écume rouge ne débordant plus

et neuf mois - tout nu - c'est l'enfant - c'est la petite fille

on parle de l'Ancien Régime - de la terre cramée

les grains desséchés - des gosses atterrés de faim et de froid

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