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Topologie du surgi et de l'effacé

Chronique cartographiée en territoires figurés et poétiques

L’entre-deux siècles

Portrait de femme - Toile de fond guerrière - Le goût du déplacement

 

Par quel bout commencer son portrait ? À la fin des années 1800, naît Marie C. et là s'arrête toute similitude avec le roman d'Henry James adapté par Jane Campion, Portrait de femme. Leur personnage féminin rend visite à ses parents en 1872. Date à laquelle mon héroïne a sept ans, n'a aucun souvenir de son père ni de sa grand-mère, morts alors qu'elle avait dix mois pour le premier et deux ans pour la seconde.

Où vit-elle alors avec sa mère ?  Mystère.

La revoici à l'âge de onze ans embarquée avec le nouvel époux de sa mère − son beau-père est journalier, un déclassement social pour sa mère domestique autrefois. Leur nouvel habitat ? À une dizaine de kilomètres de son enfance, aux Hanteries près de Joué-en-Charnie, après avoir cheminé sur la route du Calvaire et traversé la Gorgère.

C'est là qu'elle réside de 1876 à 1888 au fond d'une Sarthe maussade tandis qu'à Paris est votée l'instruction primaire laïque et obligatoire en 1881. Marie C. a 16 ans. J'ai toujours entendu dire qu'elle ne savait ni lire et écrire. Elle avait passé l'âge du bénéfice de la loi.

Portrait de femme, Jane Campion, 1996

Dans Portrait de femme, Isabel Archer voyage à travers l'Europe en calèche, en train, en bateau, converse avec de nombreux prétendants, hérite d'une vaste fortune, sans souci de logis, vêtements ni repas.

Marie C. aurait-elle séduit par son charme frivole un bel hobereau local ? Non, ça ne se passe pas ainsi, ce qui ne signifie pas qu'il y ait cloisonnement entre le monde des petites gens et celui des dominants mais ces derniers ne demandent pas, ils consomment et abandonnent la domestique avec son éventuel bâtard.

Enfant, j'entendais les grandes personnes, et je le lus plus tard chez Zola — Et le droit de cuissage, dites donc ?… Ma parole ! le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait.

Poursuivons le portrait de mon arrière-grand-mère dans une campagne du bout du monde rural par ce que révèlent les archives.

Les foins, Jules Bastien-Lepage, 1877

Entre 22 ans et 35 ans, elle épouse Frédéric Vincent, met au monde deux filles et deux garçons, et devient veuve. La vie n'est pas rose pour Marie C. livrée à elle-même.

Autant le savoir de suite, Marie vivra jusqu'en 1949, à l'âge de 84 ans. Elle a donc encore un long chemin devant elle, toute de noir vêtue pour le restant d'un siècle qui n'augure de rien de bon.

Quatre femmes en deuil, T.A. Steinlen, 1915

Avec elle, on lit la Première puis la Seconde guerre mondiale.

Ne lui reste que l'aînée, ses fils faits charpie dans les tranchées de Marne et Pas-de-Calais. Elle accompagne désormais une génération qui sait lire et écrire, quitte la campagne et découvre Conlie puis Le Mans avec ses petites-filles.

Viendra le temps où l'on feuillettera les albums-photos, l'on racontera des anecdotes à propos de la petite, vigoureuse et succulente reinette du Mans traversant les décennies du haut de ses même pas un mètre soixante, ses vêtements surannés et son immuable gouline*, auprès de sa fille, son gendre et ses petits-enfants dont ma mère. Une femme à la fois seule et toujours en compagnie. Broyée par les puissants, locaux et internationaux, et sauvegardée par les proches.

Demain, de mes nombreux documents familiaux classés, lus et relus, mis en relation, je rédigerai un brouillon et formulerai une problématique épurée sans aujourd'hui encore y apporter de réponse, mais y travaillant.

 

L’origine, l’invisibilité, l’appartenance (état-civil), la famille (nombreuse), la ruralité, la domesticité, les chagrins, la servitude, la survie, la guerre, la ville/le bourg, l’autorité/l’anarchie, l’exil, les détours, le retour.
Des noms, des lieux, des métiers formant un récit cartographié brassant généalogie, géographie, histoire, ethnographie.
C’est une saga sarthoise au fil de l’eau qui coule, chacune ayant rêvé de la Gée / Sarthe / Maine / Loire.
Comment le goût du déplacement a-t-il nourri une filiation au cours du temps ? Une ligne se dessine.
Leur vie est marquée de ruptures diverses, et elles incarnent la fluidité, la ténacité et l’inventivité. Par l’attachement à la terre où qu’elles soient et les relations qu’elles observent s’y nouer, elles apprennent à rebondir et à diffuser une vitalité forgée par leurs expériences ‒ plus tard s’y adjoindra leurs savoirs.

Comment le goût du déplacement a-t-il engendré l'émancipation de mes aïeules ?

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