Paysages de l'Ancien Régime - Routines paysannes - Des registres paroissiaux
Se pencher sur les plus anciennes ancêtres, c'est faire un plongeon dans le XVIIe siècle ou le XVIIIe avec, lorsqu'on a un grand trou historique, sociologique et littéraire, la nécessité de lectures, podcasts, documentaires et prises de notes afin d'extirper et digérer l' essentiel.
Jamais enfant je n'ai pique-niqué dans ce que les géologues appellent la Champagne mancelle, plus particulièrement la vallée de la Gée et ses bourgs.
Quatre siècles plus tard, je parcours les départementales, déçue par la monoculture céréalière entourant de disgracieux villages. Au centre de Vallon-sur-Gée, église fermée et manoirs inaccessibles n'excitent pas vraiment l'imagination, moins qu'une autre pause, à une vingtaine de kilomètres du Vallon.
Traversée de la Champagne mancelle, été 2023
Une rousse poussière sur les limbes des feuilles est tombée, tapissant les cavités – on ne voit plus un seul escargot, les chaumes sont couchés, les saules ployés.
Sont-ce les fruits de la bénédiction, ces lueurs anthracite et rouille, et ces rires fusant au soir d'août ? Elles revenaient du bord de l'eau ‒ les poissons, ça sera pour demain. Les voilà dans la cuisine, ce n'est pas encore le poêle à bois, loin s'en faut ni les récipients de fonte, tout ça c'est de la science-fiction. Elles s’assoient autour de la soupe, les nousilles et les pommes.
Le temps procède ainsi. Il assène de sa puissance le végétal et le minéral, assomme de sa gravité l'enfance qu'à chaque âge on effeuille. L'enfance, ce n'est pas qu'on la convoque, c'est sa glaise qui nous attrape, nous altère et nous chavire. Elle vibre en nous, limon presque tactile mais inerte. Aussi volatile que poudre d'argile, son allégresse nous frôle, sa cruauté nous embourbe et nos songes précipitent le tout.
Leur quotidien, c’est quoi ? Un sempiternel retour des choses. Voici les batailles entre coq et chien, les plumes et les poils volent. La bataille des ombres, disent-elles souvent, inattentives au massacre mais personne n'aime un bestiau souffrant.
Voilà les feux d'herbes sèches, ça vous secoue, c’est bon pour tout, ça soigne la fin du cycle, la fatigue des tissus. Ça fait peur, disent les petits enfants et oui, parfois, des imprudents ont déconné, leur feu sorti du crâne, pas forcément mort mais tout chose pour toujours. Après c'est la fumée, son odeur âcre, les larmes plein les yeux, la morve qui sèche sitôt coulée, et les truies qui gueulent. Le bois, lui, se perce doucement et par à-coups s'effondre. Après ce seront les grandes pluies et la détrempe.
On ne sait combien elles étaient, ces familles, on peut imaginer. L'ombre a aspiré une des sœurs, une longue fissure creusée de bile l’a happée et la terre a pleuré en silence ‒ le trop-plein s'en est allé, diffusé par les mauvaises langues. D’autres événements sont advenus. La braise qui fait suer la fièvre, c’est l'hiver décharné à l'horizon et y’en a une dehors, les épaules hors de la chemise qui bat de l'air à moitié nue. Finalement on l’a coursée jusqu'à l'autre bout du chemin, ramenée au lit, elle grelottait et les bon d’la d’quéniots reniflaient.
La vallée les a absorbées, à la lisière d'autres ont ramassé du bois séché, acheté des bobines de fil et enfilé des perles. Sur l’horloge immuable de leur destin, se percutent des lièvres indisciplinés tandis que des taches flirtent avec des plumes faisandées. Étiez-vous des lunaires ou un Soleil souhaitant monter au plus haut jusqu'aux ailes rognées ?
Les jonquilles avaient fleuri en mars. Certaines ployées sans toutefois toucher terre, d'autres presque humaines, leurs lèvres prononçant des mots imaginaires.
1 Michelle Froger *1690 - x 1710, Vallon-sur Gée
2 Marin Guyon 1675 - 1756, bordager
3 Michelle Guyon *1713, Vallon-sur Gée - x 1740 - † 1775, Sillé-le-Guillaume, domestique
4 Étienne Barbessore 1716 - 1780, laboureur couvreur
5 Françoise Barbesore *1754, Crissé - x1779, Parennes - † 1827, Neuvillette-en-Charnie


