Radioscopie de l’enfance
Extrait de "Journal d'un confinement" co-écrit avec Aline en novembre 2020.
Aline devait avoir 15 ans quand elle a eu son premier transistor. Il est vite devenu pour elle une source inépuisable d’émerveillement. Les premières semaines, elle a entrepris d’explorer méthodiquement toutes les stations. Ce sont les ondes courtes qui lui réservaient le plus de surprises : dans le silence de la nuit, le monde entier arrivait jusqu’à elle.
A cette époque, j'avais 4 ans. Un monde nous séparait encore, un monde de mystères, comme l’enfance en est remplie quand il manque tant de clés. Il faut dire que, toute petite, je me posais déjà des questions essentielles, du genre – ça commence où l’infini ? Ça finit quand l’éternité ? C’est comment quand on est mort ? - des questions auxquelles, même avec la meilleure volonté, aucune grande personne ne répondait de façon satisfaisante. Aussi, très vite pour combler leurs lacunes, j’inventais des réponses, toutes plus vraisemblables les unes que les autres. Ainsi du mystère du poste de radio.
La présence de ces voix bien réelles qui revenaient chaque jour à heure fixe me turlupinait tellement que j’en avais déduit l’existence d’un monde parallèle, peuplé de minuscules bonshommes et bonnes femmes qui, tout simplement, habitaient dans le poste. Il faut dire que le 33 tours «Les Voyages de Gulliver» que j'écoutais en boucle sur l'électrophone de maman m'avaient fournie une réponse tout à fait adaptée.
Chez la grand-mère Sidonie, la vieille radio trônait, énorme, sur le buffet de la pièce unique. Entre grésillements, crépitements et sifflements agressifs, on entendait parfois ce que les grands appelaient des "langues étrangères", des voix mystérieuses qui laissait entrevoir l’existence d’un monde parallèle, riche d’aventures extraordinaires. Aussi, dès que la vieille avait le dos tourné – je la revois, une grande cuillère en bois dans la main en train de trifouiller dans la marmite en fonte noire posée sur la cuisinière à charbon – je m’empressais de triturer les boutons à la recherche de ces voix d’outre monde, qui de fait provenaient certainement de la BBC. Peut-être était-ce le souvenir - encore récent à l’époque - de Radio Londres qui la faisait tressaillir, en tous cas, ça la mettait toujours de méchante humeur. « Je t’ai déjà dit de pas toucher au poste. Elle est vraiment insupportable cette drôlesse ! »
Notre poste à nous était bien plus moderne - on pouvait le déplacer, et il marchait avec des piles. C’est quand même autre chose la modernité, même si les petits êtres avaient beaucoup moins de place que dans la grosse radio de la grand-mère Sidonie. Chez nous, le poste était toujours sur France inter. J’entends clairement raisonner le carillon du Jeu des mille francs juste avant le repas de midi, et les exclamations d’une foule en joie «banco banco !!! super super !!!» - mais comment ils font pour être si nombreux dans un si petit poste ? Puis, à l’heure où maman buvait son café – tremper un sucre dans sa tasse, le laisser fondre dans une petite cuiller puis aspirer hum … le goût doux amer du café chicorée – c’était l'heure du feuilleton Noëlle aux quatre vents dont elle ne ratait pas un épisode, répit dans sa journée toujours occupée à faire mille choses de grand certainement très utiles.
La petite musique du générique, suivie de l’annonce pompeuse des présentateurs de l’époque «et maintenant, noëlô4vents !», comme un sésame qui donnait le droit d’entrer dans cette histoire, dont je n’ai absolument aucun souvenir. Qui étaient les personnages, que se racontaient-ils ? Peu m’importait. La seule chose qui comptait, c’était de retrouver chaque jour les voix des petits êtres. Pour mon cœur d’enfant ballotée jusqu’alors entre les maisons de l’une ou l’autre de mes tantes, c’était infiniment rassurant de les savoir là, chaque jour au rendez-vous et de me savoir moi, pour toujours -elle me l'avait promis - près de maman, qui venait de s’installer dans cette vie nouvelle, avec ce nouveau mari, dans cette nouvelle maison.
Tout de même inquiète, je me demandais souvent ce que les petits êtres du poste pouvaient bien faire le reste du temps. Que mangeaient-ils ? Où dormaient-ils ? Et surtout, question suprême, comment allaient-ils aux toilettes ?
Merci chère Christine de poursuivre l’écriture de ces souvenirs d’enfance. Celui-ci fait partie des plus doux et il m’enchante. J’attends le prochain !