Liste des récits - Plis et sillons
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Trois fois Marie Geslin
Récit lié : Plis et sillons
Une vie de mystères - L'omniprésence de l'eau - Une histoire prédestinée
Très beau mois d’octobre, selon les relevés météorologiques anciens puis l’hiver fait son chemin1.
Dehors, tout le monde s'affaire. Ton père, avec ses frères et quelques voisins, déverse le fumier sur la terre chaude et molle encore des averses estivales. Les labours ne vont pas tarder.
Ta tante est venue de Rouez pour l'accouchement – on ne voudrait pas qu'il arrive le même malheur que deux ans auparavant – et pour s'occuper de l'aîné qui court dans tous les sens. On te prénomme comme ta mère, Marie. Comme elle, tu vas grandir dans un petit bordage au sein de la forêt, à une demi-heure de l'étang des Landes et deux heures de la future gare de tramway. Nul ne le sait encore, mais tu recèles en toi une énergie puissante et tu vivras de nombreuses vies.
La mer comme en novembre les pieds sur la dune grise
au loin comme une montagne les cimes de feuillus
chantonnent au rythme des mâts en bois
Après le saut depuis la dune avoir peur
avoir honte de mal faire ne pas faire deux pas de plus
une grande tache dans le ciel
Le Charpentier la rejoint la tient par la main
au sol leurs pas s'enfoncent
Le Charpentier retire ses souliers une tiède moiteur jusqu'à la cheville
Le Charpentier se penche baise ses orteils salis
ramasse la matière onctueuse balayée par les clapotis
Fermer les yeux refaire le parcours depuis la dune
se déchausser et sauter se badigeonner de sable gris
au-dessus les plaintes de cormorans et mouettes se frôlant
garder les yeux fermés comme à la marelle avancer en sautant
inspirer fortement expirer bruyamment jusqu'à
Elle a attrapé froid Le Charpentier lui fait boire des tisanes
la veille au lit ses larmes la morve et les crachats soif soif soif
aujourd'hui plus de force ni pour dire ni même pour se souvenir
C'est à l'aube qu'elle quitte la cabane
nul bruit dans le chemin creux sable odorant
herbes chatouilleuses autant de fils d'or accrochés à son jupon
La grève est couverte d'objets cassés comme une Odyssée mal finie
paniers et posidonies enchevêtrés cordages et tonneaux crevés
on s'attend à croiser de petites poules chantant à la manière des sirènes
Le protocole inspirer expirer marcher courir sauter se rouler plonger
on n'entend plus rien comme une petite mort
Le dernier jour elle a oublié la dune le sable les épaves
elle a oublié Le Charpentier avance calme
perles de sel sur les lèvres il n'y a plus d'ombre plus de lumière
avance nue dans l'intensité palpe les cailloux dans ses poches l'éternité
Belle de son nom qui coule encore et encore happée par la houle
Le dos de Marie hors des vagues de blé face à l'étendue bleue
Sur son corps la saumure longuement goûtée par une langue d'amour
La main retroussant la robe la peau dénudée par le clapotis subjuguée
Leurs clins d'œil dessous le phare doré à en perdre la vue
Elle ne se lasse pas de la source et le fleuve tout entiers dans l'océan
Ses yeux cernés un sourire raréfié seraient-ce tempêtes ou marées
Au-delà du port le reflux et le flux
Jaugée pesée ignorée méprisée par la douane américaine
Bienvenue dans le bayou de Louisiane
Adieu Marie Geslin la péquenaude mais Maddy Gosling la cajun
L'eau du Mississippi est toute jaune couleur de pisse odeur soufrée
flux hépatique qui laisse exsangue
Elle est comme fatiguée elle a besoin de vacances la Loire
descendre vers les châteaux et forêts de son enfance ligérienne
Tous les pays traversés offrent d'invisibles racines
un entrelacs bleu sur la carte d'état-major
Remonter le fleuve et le démonter
Maine Sarthe Gée en petits et vastes paysages
inanimés et vivants
pêchant plongeant bâtissant réparant
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