Topologie du surgi et de l'effacé

Chronique cartographiée en territoires figurés et poétiques

Le Tertre

Carte parente : Marie Augustine

Récit lié : Plis et sillons

Un lieu mythique - Un temps de paix - Des histoires sensibles

 

Quand ils tournoyaient, se regardaient, se jaugeaient au Pâtis-Saint-Lazare depuis le départ des américains, leurs pas et la musique confondus, on aurait cru des amants de longue date – mais non. Elle venait d'arriver en compagnie de son père, sa mère et la voisine. Elle, mécontente de la robe dans laquelle elle flottait, tenue austère rouge et noir comme deux nuits en une, comme le désir et le feu aux poudres après l’abandon des soldats. Elle avait aperçu au fond de la rue d'Eichthal un groupe de braillards juchés sur leur moto franchissant la Sarthe. D'autres encore arrivaient. Des gaillards à se rendre au dancing pour boire et déconner.

L'un d'eux et la fille cramoisie dansent maintenant. Pour la première fois. Enivrés par l’intensité du swing, le frôlement des peaux, la chaleur bruyante, l’aplomb de leurs tourbillons d’abord timides puis de fil en aiguille plus audacieux. On les regarde. Les chaperons, les motards, d'autres aussi. Ce qu’inspire le duo ? Les chairs collées à l'étoffe, la fièvre dans le sang, une dernière frontière avant l’émoi.

*

Lui, venu des Basses Vallées angevines, elle du Piémont des Garrigues nîmoises, remontent en silence Malpalu, chemin creux toujours bordé d'une haie dense, juste goudronné. On l’entend, elle, dire bonjour à l'homme qui les croise. Une pause, la même dit — Il ressemble à un vieux maquignon. Leur fou rire nerveux. On capte leur émotion.

En haut du Tertre, ils obliquent à droite jusqu'au numéro 15. Sonnent, personne, sonnent et sonnent encore. Une porte s'ouvre, celle de la voisine — Ils ne sont jamais là en journée. Eux — On est les enfants. Ils ne la reconnaissent pas, mais elle, si, qui les invite à longer son allée donnant sur leur jardin, leur maison, leur jeunesse.

*

Entre 1945 et 2023, il s'en est passé.

*

Du dancing, on part à la campagne le temps d'un déjeuner sur l'herbe de Spay après la pêche dans les gravières. Le père, chemise boutonnée jusqu'au cou, casquette sur l'oreille, verse le vin avec parcimonie car lui, le supporte mal. La fille, robe à pois ceinturée, pieds nus et cheveux libres, sourit à l'appareil tenu par la mère, et l'amoureux a l'air un peu contraint. Une belle journée.

Ensuite, les fiançailles, le mariage et la construction de la maison destinée à être familiale. Aussi, les deuils du père et de la grand-mère – soient Louis A.P et Marie C.

*

Aujourd'hui on se souvient de la mémé (la mère des amoureux) chez nous, le mardi son trajet à pied depuis l'autre côté de la rivière et la montée du tertre ; le Noël ensemble ; son séjour printanier quand les parents partaient en balade. C'est de là qu'on tient et retient l'histoire d'avant. C'est de là qu'on questionne — C'est quoi, le Tertre ?

Le terme est dur, sauvage même en tentant une douce prononciation.

· Ter-, le Gaïa des grecs, le sol d’une histoire collective dessinée au début de la vie. Le Tertre, la famille et l’individu confondus.

La famille étend son linge dans le jardin

La famille arrose la terre desséchée en plein été

La famille sur l’échelle s’empiffre de cerises à-même l’arbre

La famille se cache dans la cabane tissée entre deux poiriers

La famille se lance des boules de neige

La grand-mère vivait donc souvent parmi nous. J’ai été élevée, gardée comme les vaches de la grand-mère — Si elle s’échappe, tu lui donnes un coup de trique ! Menace jamais mise à exécution. Blague idiote.

· La chute après le Ter- est violente. Ça ne ressemble à rien, ce -tre. Onomatopée de bande dessinée. La tête de la mémé dodeline de gauche à droite. Sa désapprobation dans la syllabe répétée -tre-tre-tre lorsque je chuterai à vélo, si bête, cette chute — C’est pas vrai, d’être aussi maladroite -tre-tre-tre !

L’hiver, le petit chemin de Malpalu est impraticable. J’ai peur sur le verglas aussi en décembre et en janvier, je demeure sur les hauteurs, entre la maison et l'école. Quel ennui, un ennui dont il reste comme trace de pourchasser l’ennui, le reconnaître comme une vigie en haut de son mât et le débusquer là où peut-être il ne s’est pas aventuré !

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À douze ans je désire l'au-delà du tertre, à quinze ans c'est une obsession – quitter la maison, le Tertre, la ville. Chose faite deux ans plus tard. La mémé vue désormais par intermittence. La maison délaissée, vendue. Le Mans perdu.

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